Les parasitages
Catégorie : L'histoire de la CB
Publié par ON2AT le 08-Aug-2022 15:20

Les parasitages

Vous voilà donc devenu un cibiste acharné. Très vite vous allez vous apercevoir qu'il existe de nombreuses perturbations rendant toute communication impossible pendant quelques secondes, quelques minutes, voire parfois plusieurs heures d'affilée. Ces perturbations peuvent même venir soudain interrompre une conversation.

Il faut distinguer deux types de parasitages. Certains, les QRM, ont pour origine des perturbations atmosphériques ou industrielles. Parfois ce sont des cibistes qui en sont responsables. Il s'agit alors d'une "porteuse".

Les QRM

Parlons tout d'abord des QRM. La bande du 27 Mhz est utilisée par de très nombreux appareils électroniques, machines de radio-thérapies, Pagers, systèmes de sonorisation de certaines entreprises.

Cela explique qu'il est parfois impossible d'émettre à proximité d'un hôpital ou d'une grosse entreprise. Mais les perturbations peuvent provenir des objets les plus divers : il m'est arrivé un jour d'être brouillé par l'appareil à épiler de ma compagne.

Tout appareil électrique mal réglé est susceptible de perturber les fréquences radio : voitures, vélomoteurs, moteur électrique....Alain Milhaud, ancien responsable du SAMU d'Amiens, se souvient d'une année ou le canal des urgences fut systématiquement perturbé.

Excédé et menaçant le présumé fauteur de trouble des pires supplices, il demanda l'aide de TDF. TDF arriva un beau matin avec son camion radiogoniométrique. Quelle ne fût la surprise de constater que le fauteur de trouble n'était autre qu'un paisible docteur spécialisé dans le traitement électrique des arthrites : chaque fois qu'il soignait une mamie il brouillait le 27Mhz.

Les porteuses

Unanimement réprouvées par la tribu des cibistes, les porteuses sont cependant très nombreuses sur le 27 Mhz. Plutôt que de communiquer normalement, certains individus préfèrent empêcher les autres de le faire.

"Faire une porteuse" consiste à émettre en continu, en lisant un livre porno, en réémettant la musique de l'auto radio, en chantant ou en sifflant, juste pour embêter le monde. La porteuse la plus simple consiste à appuyer sur son "Mike". Les plus vicieux recourront quant à eux à des "répétiteurs". Comme leur nom l'indique, ceux-ci permettent de répéter le même message, souvent idiot d'ailleurs, à l'infini. Investi par une porteuse, le canal devient inutilisable pour les stations situées dans un rayon de quelques kilomètres.

La CB procure en effet un anonymat complet et peut faire éprouver un sentiment de puissance , puisque l'on à la possibilité d'imposer sa volonté aux autres stations en les empêchant de communiquer. La tentation est si grande que la plupart des cibistes se sont laissés aller à faire une porteuse un jour de mauvaise humeur ou parce qu'ils trouvaient une station particulièrement antipathique. Il arrive que la porteuse donne des idées à d'autres stations, alors cela dégénère en un joyeux concert de parasites : "s'il fait une porteuse, pourquoi pas moi?"

Toutefois il ne faut pas confondre ces manquements passagers à la courtoisie avec les véritables <<porteuses ambulantes>>. On raconte ainsi le cas de "Cochon Portable" qui a sévit pendant presque dix ans en Seine Saint Denis, malgré toutes les recherches entreprises par la gendarmerie. Il avait installé des amplis de 3000 watts dans sa péniche et celle-ci changeait chaque jour de point d'amarrage : il était impossible d'émettre dans un rayon de 20 kilomètres à la ronde.

Il s'agit parfois de porteuses sélectives qui ne s'acharnent que sur certaines stations, d'autres peuvent également suivre les stations qui tentent de s'échapper sur un autre canal. Pour la semer, une station peut demander à son interlocuteur de "passer sur l'habituel", c'est à dire sur un canal connu d'eux seuls. Mais comme il n'y a que 40 canaux, l'esquive est de courte durée ! Si la porteuse est intermittente et si la station est patiente, le challenge pourra être de la convaincre de cesser ces manoeuvres malfaisantes et d'accepter le dialogue. Il s'agit en effet bien souvent d'un cibiste qui ne sait pas à qui parler ou de quoi parler. Il est donc tout heureux qu'une station veuille bien s'intéresser à lui.

Si aucune négociation ne peut être trouvée, certains sont tentés par des méthodes plus radicales. Joseph dit <<Porteuse Buster>> s'est fait une spécialité de pister à l'aide d'une antenne directionnelle les porteuses spécialement persistantes puis de les obliger à écraser leur poste avec leur propre voiture.

Ces grands Goliaths des ondes se révèlent souvent des êtres chétifs et timides qui se sentent pousser des ailes grâce à l'anonymat et à la chambre d'écho. Daniel, revendeur de matériel à Bordeaux en a rencontré beaucoup dans sa vie. Il les entend insulter tout le monde sur le 27 et il voit venir le lendemain à son magasin, parlant bas et osant à peine le regarder.

La violence

La CB c'est comme la rue....Si vous êtes timide, si vous avez peur de la vulgarité, elle n'est probablement pas faite pour vous. Nous vous avons dit que la module était le territoire de l'amitié mais sachez également qu'elle peut se transformer en véritable foire d'empoigne ou tout devient prétexte à la dispute.

Pour pratiquer la CB, il faut aimer les rapports sociaux violents et avoir de la répartie dans les insultes. Comme dans toute tribu qui se respecte, parmi les cibistes il y a des êtres belliqueux et très pointilleux quant à leur honneur.

Jean Luc Cury, président de SOS Carole, m'a raconté ainsi avec beaucoup d'humour sa rencontre avec Véronique Neïertz, à l'époque secrétaire d'Etat à la Consommation et membre d'honneur de son association. Lors d'une démonstration, elle avait été complètement horrifiée en entendant les propos salaces échangés sur les ondes et avait momentanément regretté d'avoir accepté de devenir membre d'honneur d'une association de cibistes.

Il vaut mieux ne pas aborder de sujets trop polémiques : politique, religion, argent.... Ca risque bien de mal finir. Il suffit d'une étincelle, d'un mot mal placé, pour que tout explose. Les stations émettent toutes en même temps et ça devient rapidement la pagaille généralisée.

Contrairement à ce qui se passe dans la vie sociale où chacun apprend à réprimer ses pulsions, sur le 27 tout le monde leur donne libre cours sous le couvert de l'anonymat. La CB donne un indéniable sentiment de puissance. Le "Mike" ressemble d'ailleurs à s'y méprendre à un "coup de poing" du type de ceux utilisés par notre ancêtre l'homme de Néandertal. On dit <<Je lui balance une porteuse>> comme d'autres se vantent d'avoir <<cassé la gueule>> à quelqu'un.

Le milieu des cibistes est complètement cyclothymique et peut passer très facilement de l'individualisme total à la fusion communautaire : on commence par s'engueuler comme du poisson pourri pour se réconcilier deux heures après et devenir les meilleurs copains du monde. Comme me le résuma un de mes interlocuteurs les plus virulents : << La CB c'est passionnel : on s'engueule, on se traite de tous les noms, mais en faite, on s'adore.>> La joute oratoire est poussée à un tel paroxysme qu'elle devient un art de la formule, une sorte de danse rituelle simulant le combat telle qu'on en retrouve chez les indiens d'Amérique. On assiste d'ailleurs parfois à l'organisation de bandes rivales, se détestant cordialement entre elles, chacune occupant un canal spécifique.

Le ton monte très rapidement. On en entend des vertes et des pas mures avec la certitude d'y enrichir son répertoire ! Après les injures personnelles, c'est l'épouse qui manque totalement de vertu comme c'est bien connu de tout le monde. La mère est régulièrement soumise à des pratiques peu recommandables et le père servirait surtout à nettoyer les sols les plus infects. Les enfants ont débuté très tôt sur la voie de la turpitude et il n'est pas un endroit sombre qui n'ait pas à rougir de leurs agissements. D'ailleurs le chien va bientôt subir les derniers outrages et la maison va flamber puisque l'on sait parfaitement où elle se trouve. Sans parler des frères et des soeurs que l'on ne reconnaîtra plus après le traitement qui leur est réservé.

Si toutes les menaces proférées sur le 27 étaient mise à exécution la France entière deviendrait rapidement un véritable champ de ruine. Fort heureusement, la violence sur la CB reste surtout verbale. On peut abreuver l'autre d'injure et affirmer ainsi sa virilité, sans risquer aucun contact physique.

Même lorsque la menace est très précise, que le lieu de rencontre est désigné, et les armes choisies, on ne passe que très rarement à l'acte.

Par contre, lorsqu'ils se produisent, les passages de l'insulte aux représailles peuvent devenir d'une rare violence. On a ainsi vu des visus de combat, véritables batailles rangées entre gangs des ondes adverses qui alimentent les pages "faits divers" des quotidiens régionaux. Un des derniers meurtre en date remonte au mois de janvier 1994 : un cibiste en a poignardé un autre parce qu'il l'accusait de le brouiller.

Violence verbale, exercice de style, la CB favorise par son anonymat de tels excès. Tout comme le sport permet d'assouvir ses pulsions agressives, la CB est un formidable exutoire verbal pour les individus en manque d'insertion sociale. Ils ne peuvent pas gueuler après bobonne, après leur patron, alors ils déversent leur colère sur les ondes.

Certaines associations cibistes militent pour que de tels propos soient interdits, comme c'est déjà le cas dans plusieurs autres pays Européens. Nous pensons pour notre part que cela ne donne certes pas toujours une très bonne image de marque de la CB, mais ça fait indéniablement parti de son charme pittoresque et après tout, n'est-il pas bon de permettre à certains de se défouler sans risque pour l'entourage.